Cours de religion et pluralisme cohérent

Le port de signes convictionnels par les enseignants des cours de religion
A propos de deux arrêts du Conseil d’Etat du 5 février 2014

1. Depuis le 1er Septembre 2013, l’Enseignement de la Communauté flamande (GO!) est soumis à une prohibition des signes religieux, décidée par le Conseil d’administration de la GO! (circulaire 1 Février 2013, réf. 2013/1/omz). Cette interdiction ne s’applique pas entièrement aux enseignants des cours philosophiques : ceux-ci peuvent encore porter des signes convictionnels durant leurs leçons et dans la salle de classe. Durant les cours philosophiques, les étudiants présents peuvent également porter de tels signes confessionnels. En dehors de la salle de classe où l’enseignement confessionnel est donné, une interdiction générale est imposée par la circulaire. Cette dernière interdiction est contestée par des professeures de religion islamique.

2. Deux professeures de religion ont cette fois attaqué devant le Conseil d’état le refus de leur désignation comme professeures de religion islamique dans l’enseignement de la Communauté flamande (GO!), un refus implicitement basé sur leur volonté de ne jamais ôter leur voile. Dans deux arrêts du 5 février 2014 (n°226.345 et n° 226346), le Conseil d’État rejette les demandes de suspension à défaut d’un préjudice grave difficilement réparable, dans la mesure où les deux affaires concernent un refus de désignation temporaire et dès lors que les requérantes n’invoquent pas de motifs particuliers démontrant qu’elles ne peuvent pas attendre la décision sur le fond. Le Conseil d’État prend cependant la peine de se rallier, au titre du caractère sérieux de la demande, à la thèse des requérantes selon laquelle la fonction de professeur de religion, de par sa nature même, emporte l’engagement personnel de l’enseignant concerné.

3. Pour le jugement sur le fond, les deux enseignantes peuvent donc espérer une issue favorable: le Conseil d’Etat laisse explicitement entendre que le moyen est «à première vue» sérieux et donne un aperçu des possibilités offertes spécifiquement aux enseignants des cours de religion à la lumière de la Constitution, non seulement en ce qui concerne la nomination et la révocation, mais aussi en fonction de leur statut au sein même de l’école publique.

4.  Le Conseil d’Etat rappelle que la Constitution impose à l’Enseignement communautaire de proposer un enseignement philosophique pour la religion islamique, qui est l’une des religions reconnues. Cela signifie que ces enseignants sont comme des « îles » de pluralisme autorisées en vertu de la propre neutralité de l’enseignement public (pluralisme externe de l’éducation au sein d’un projet neutre). “À première vue”, selon le Conseil d’Etat, le réseau d’enseignement attaqué adopte un comportement contraire à l’article 24 de la Constitution s’il refuse la désignation d’un professeur de religion islamique au seul motif que cette enseignante porte un foulard comme signe philosophique et refuserait de l’ôter en dehors du local où elle donne son cours de religion. (§23)

5. Il admet aussi que pour certains professeurs de religion, cet engagement personnel va de pair avec l’exposition de signes convictionnels extérieurs. (§22). Il sera intéressant ici d’en savoir plus :  le choix de « l’exposition de signes convictionnel » sera-t-il considéré comme le résultat d’une décision purement personnelle? Ou s’agira-t-il d’une question pour laquelle le gouvernement devra se référer à la décision discrétionnaire de l’autorité religieuse responsable du contenu éducatif et de la sélection des enseignants ?

Plus particulièrement, on se demandera pourquoi il n’y a pas eu d’intervention dans ce contentieux de l’organe représentatif de la religion islamique. Dans le cercle de l’Exécutif des musulmans, la position des enseignantes non-nommées semble pourtant soutenue. Ceci est démontré par le dossier de fait exposé dans l’arrêt n°226 346. Plus singulièrement, l’Exécutif des musulmans avait approuvé en 2011 la suspension d’un enseignant de l’Islam qui avait proclamé dans une interview que l’absence de foulard chez certaines élèves était un “pêché” ( lien RTBF) ; un cas qui avait suscité des questions parlementaires au Parlement de la Communauté française. Cependant, les circonstances de ce cas demeurent très particulières; il ne peut en être déduit que le port du foulard par les enseignantes du cours de religion ne serait pas une manifestation religieuse de l’Islam. Le débat relatif au devoir religieux  d’exprimer leur propre opinion sur cette obligation par un professeur de religion, demeure différente de la question plus générale du caractère religieux du port du foulard

6. En outre, il est important de noter que le Conseil d’État semble s’inscrire (sans l’ indiquer explicitement) dans la jurisprudence de la CourEDH dans sa ligne Dahlab c. Suisse (n ° 42393/98, 15 Février 2001) : le Conseil note ainsi qu’il ne ressort pas des faits que les enseignants aient adopté une attitude « qui témoigne d’endoctrinement ou de prosélytisme » (§ 22).

7.  L’importance de ces arrêts, et des décisions finales encore attendues, réside dans le fait que le Conseil d’Etat trace une frontière décisive entre les conceptions de la neutralité qui s’appliquent à l’éducation communautaire comme telle, et celles qui s’appliquent envers les professeurs de religions, visés ici par une circulaire. La situation est ainsi très différente d’arrêts rendus précédemment, comme l’arrêt du Conseil d’Etat du 2 juillet 2009 n°195044. (Voy. P. DE HERT en K. MEERSSCHAUT, “Statelijke  neutraliteit, neutraliteit van het Gemeenschapsonderwijs en de Raad van State. Is de eerste uitspraak ten gronde over het hoofddoekverbod voor godsdienstleerkrachten ook richtinggevend voor toekomstige rechtspraak over een hoofddoekverbod voor leerlingen?” RW 2009-10, 999-1005, ici) Les voiles des professeures de religion musulmane ne seront probablement interdits qu’à la condition que l’école officielle de stricte neutralité se voient interdire… l’enseignement des religions reconnues elles-mêmes.

8. Post-scriptum : Le 31 mai 2013 des parents Sikh ainsi que l’asbl United Sikhs (Belgium) ont introduit une requête en annulation de la décision de la Commission de l’éducation communautaire flamande du 1 Février 2013 portant approbation de la circulaire 2013/1/omz, visant à imposer une interdiction générale du port d’insignes religieux dans ses écoles (voir MB du 21 Juin 2013).


Prof. Adriaan Overbeeke
Vrije Universiteit Amsterdam



Religion et Constitutions

Tunisie

La nouvelle Constitution tunisienne prévoit une référence religieuse insusceptible de révision

En octobre 2011, la Tunisie s’est dotée d’une Assemblée constituante, en vue de l’adoption de sa nouvelle Constitution. Initialement, les travaux étaient supposés durer une année. Retardés en raison de l’instabilité politique et des conflits sociaux, ils sont finalement attendus pour la mi-janvier 2014.

Parmi les articles d’ores et déjà adoptés, deux retiennent particulièrement l’attention dans l’analyse de la place accordée à la religion en Tunisie. Il s’agit des articles 1er et 2 de la nouvelle Constitution, dont l’adoption remonte au 4 janvier 2014.

Le premier article de la nouvelle Constitution énonce que « La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain. L’islam est sa religion, l’arabe est sa langue et la République est son régime. Il n’est pas possible d’amender cet article ».

Ce faisant, le Constituant tunisien se situe dans la foulée du texte constitutionnel de 1959, qui érigeait déjà l’islam en religion officielle. Il est intéressant de remarquer que le Constituant a décidé du caractère non révisable de cette disposition constitutionnelle, induisant que l’islam ne saurait perdre sa qualité de religion d’Etat qu’a l’occasion de l’adoption d’une Constitution subséquente.

Quant à l’article 2 de la nouvelle Constitution, il consacre un « Etat à caractère civil, basé sur la citoyenneté, la volonté du peuple et la primauté du droit ». A cet égard, il importe de souligner que les deux amendements proposant le Coran et la Sunna, d’une part, et l’islam d’autre part, comme sources principales de la législation tunisienne, ont été rejetés. Il en va d’une avancée considérable par rapport aux Etats voisins de la Tunisie, qui continuent à accorder une place prédominante à la Charia.

En outre, en consacrant l’égalité homme-femme, la nouvelle Constitution tunisienne est d’ores et déjà présentée par les médias comme la « Constitution la plus libérale du monde arabe ».

Et en droit belge ?

En Belgique, la Constitution ne fait aucune référence quelconque à une religion qui prédomineraient sur les autres et ce, à la différence de certains Etats, tels la Grèce, l’Islande ou le Royaume-Uni, qui disposent d’une religion d’Etat bénéficiant de nombreux privilèges par rapport aux autres confessions (au niveau du financement, dans l’enseignement, etc.)

Classiquement, la Belgique est considérée comme un Etat caractérisé par une « neutralité bienveillante », un pluralisme idéologique et une forme d’indépendance mutuelle entre l’Etat et les cultes. En ce sens, il n’a jamais été question en Belgique d’instaurer une religion d’Etat. Au contraire, le droit belge reconnaît et finance six cultes et une organisation philosophique non confessionnelle (art. 181 Const.).

Par contre, la question de la sécularisation et de la laïcisation de la société belge continue à nourrir les débats du monde politique. En ce sens, l’on se souviendra que plusieurs propositions de loi ont déjà été déposées afin de suggérer que le principe de laïcité soit inscrit dans la Constitution belge (voy. nos développements).

En outre, il importe de rappeler que la Constitution belge ne consacre aucune disposition non révisable. Aussi, moyennant le respect de la procédure inscrite à l’article 195 de la Constitution, toute disposition – à condition d’être inscrite dans la déclaration de révision de la Constitution – pourrait être amendée ou supprimée. Signalons également que la Constitution belge présente la particularité de ne pouvoir, en aucun cas, être suspendue, ni en tout, ni en partie (Const., art. 187).

Stéphanie WATTIER
Aspirante du F.N.R.S. à l’UCL

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Pour aller plus loin en droit comparé

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