La représentation des mosquées

Un nouveau projet pour le renouvellement de l’Exécutif des musulmans de Belgique

Le 18 juillet dernier, le Conseil des Ministres a approuvé le projet de la Ministre de la Justice Turtelboom portant sur le renouvellement de l’Exécutif des musulmans de Belgique. Relaté par de nombreux médias (1), ce nouveau projet soulève néanmoins plusieurs interrogations.

Concrètement, le projet vise à modifier la composition de l’Assemblée générale élue – qui a actuellement pour mission de choisir les membres de l’Exécutif des musulmans de Belgique – par 68 délégués qui émaneraient des 300 mosquées du pays. Si cette alternative proposée par la Ministre de la Justice peut paraître séduisante dans la mesure où elle induit une ingérence moins grande des pouvoirs publics dans la sphère religieuse interne du culte musulman, elle n’en reste pas moins controversée.

L’on retiendra notamment que la plate-forme « Alternative démocratique des musulmans de Belgique » y voit une forme de remise « des clés de l’islam de Belgique au Maroc et à la Turquie qui contrôlent la majorité des mosquées par le biais d’imams détachés, sans égard pour d’autres franges de la communauté mieux insérées dans le tissu social, comme les enseignants de religion islamique ou les aumôniers de prison » .

A cet égard, il faut se souvenir qu’en l’état actuel du droit belge, l’Assemblée générale est formée sur la base d’une élection par des membres de la communauté musulmane et est renouvelée tout les cinq ans. L’élection des membres de cette Assemblée est contrôlée par une Commission ad hoc, créée par la loi du 20 juillet 2004, composée de deux magistrats honoraires ou émérites, de deux membres de la communauté musulmane de Belgique désigné par la Ministre de la Justice et d’un expert en matière de législation électorale.

L’on se souviendra combien la création de cette Commission ad hoc fut mal accueillie par la communauté musulmane de Belgique. La loi du 20 juillet 2004 fit d’ailleurs l’objet de nombreux recours en annulation auprès de la Cour constitutionnelle, pour violation des principes de la liberté de culte, de l’autonomie des cultes et d’égalité et de non-discrimination. Par un arrêt n°148/2995 du 28 septembre 2005, la Cour constitutionnelle déclara toutefois la loi conforme à la Constitution et à la Convention européenne des droits de l’homme, indiquant que la désignation d’un organe représentatif du culte musulman permettrait à ce dernier de se retrouver à « égalité d’armes »  avec les autres cultes et, partant, de concrétiser son financement public.

Fondamentalement, le nouveau projet de la Ministre de la Justice témoigne de toute la difficulté que recèle la désignation d’un organe représentatif pour les cultes reconnus. En effet, pareil organe doit non seulement bénéficier d’une légitimité au sein de sa communauté religieuse mais doit également représenter valablement le culte dans ses rapports avec les pouvoirs étatiques et, dès lors, permettre une forme de dialogue entre l’Etat et le culte concerné.

Par ailleurs, du point de vue du droit constitutionnel, le projet de la Ministre appelle une remarque essentielle liée sa nature même. En effet, l’on se souviendra que la loi du 20 juillet 2004, visant à créer une Commission ad hoc qui contrôlerait l’Assemblée générale compétente pour désigner l’Exécutif des musulmans, était initialement un projet d’arrêté royal. Or, la section de législation du Conseil d’Etat indiqua que la création d’une telle Commission constituait une ingérence, au sens de l’article 9, § 2, de la Convention, dans la liberté de religion qui est garantie par la Constitution et par la Convention, ayant pour conséquence qu’une telle ingérence n’est possible que si elle est prévue par une loi . Dès lors, l’avant-projet initial du Ministre de la Justice fut transformé, en juillet 2004, en projet de loi afin de respecter la condition de légalité posée par l’avis Conseil d’Etat.

Dans la mesure où le nouveau projet déposé par la Ministre de la Justice Turtelboom en juillet dernier entend modifier le mode de désignation de l’Exécutif tel qu’il fut fixé par une loi, il conviendra de prendre une nouvelle loi.

Cette condition de légalité est d’une importance cruciale puisqu’elle confirme que la désignation d’un organe représentatif est une matière trop importante pour être décidée par le pouvoir exécutif et qu’il est nécessaire qu’elle soit soumise à un débat démocratique au sein du Parlement…

Stéphanie WATTIER
Aspirante du F.R.S.-FNRS à l’U.C.L.

 

 

(1) M.-C. ROYEN, « Islam des ambassades, Le Vif, 1er août 2013.

(2) C. const., arrêt n° 148/2005 du 28 septembre 2005, B.5.4.

(3) Voy. : Avis du Conseil d’État n° 37.484/2 du 2 juillet 2004 concernant un projet d’arrêté royal portant création d’une Commission chargée du renouvellement des organes du culte musulman.

Pour aller plus loin

  • CHRISTIANS, L.-L., « La charia désétatisée : usage collectif et conscience individuelle (Belgique) », in DUPRET, B. (dir.) La charia aujourd’hui. Usages de la référence au droit islamique, Paris, La Découverte, coll. Recherches, 2012, 227-243.
  • DASSETTO, F., « Gestion de l’islam en Belgique : un modèle pilote en Europe au péril de l’angoisse et de la manipulation », in F. Frégosi (dir.), Bruno Etienne – Le fait religieux comme fait politique, Paris, éd. de l’Aube, 2009.
  • DASSETTO, F., Islam belge au-delà de sa quête d’une instance morale et représentative, Cismoc Papers on line, mars 2012, 30 p. http://www.uclouvain.be/406350.html
  • FOBLETS, M.C., OVERBEEKE, A., « Islam in Belgium », in European Consortium for Church-State Research, POTZ, R., WIESHAIDER W. (eds),  Islam and the European Union, Leuven, Peeters, 2004, pp. 1-41.
  • HUSSON, J.-F., « Le financement public de l’islam – instrument d’une politique publique ? », in Maréchal, B., El Asri, F. (Eds.). (2012). Islam belge au pluriel. Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, 241-259.
  • OVERBEEKE, A. : « Institutionele godsdienstvrijheid anno 2005 – casus Islam » – C.D.P.K., 2006, 135- 160.
  • PANAFIT, L., Quand le droit écrit l’Islam. L’intégration juridique de l’islam en Belgique, Bruxelles, Bruylant, 1999, 545 pp.


Ambiguë laïcité & Constitution belge

En Belgique, les relations entre l’Etat et les cultes se caractérisent par ce que la doctrine juridique a coutume de qualifier d’ « indépendance mutuelle ». En effet, en son article 21, la Constitution belge dispose que « l’Etat n’a le droit d’intervenir ni dans la nomination ni dans l’installation des ministres d’un culte quelconque », énoncé dont la jurisprudence et la doctrine ont, de tout temps, déduit un principe d’interdiction d’immixtion  de l’Etat dans les affaires religieuses.

Il n’en reste pas moins que le contenu constitutionnel des relations « Église-État » semble ne pas satisfaire les politiques. En effet, ces derniers ont, depuis les années 2000, déposé un certain nombre de propositions visant à modifier la Constitution à ce sujet. L’on en épingle ici les plus importantes, dont la plus récente, déposée par le Président du FDF (Fédération des Démocrates francophones), Olivier Maingain, ce 8 novembre 2012 en vue d’ « inscrire le principe de laïcité de l’Etat dans la Constitution ». En 2000 déjà, le FDF avait déposé une proposition identique mais n’avait pas reçu l’appui des autres formations politiques. Cette année, le souhait d’insertion d’un tel principe fait suite au succès qu’a obtenu, à Bruxelles lors des élections communales d’octobre, la liste islamique dont l’appellation et les différentes références religieuses ont défrayé la chronique (« charia », « Etat belge musulman », etc).

L’on se souviendra également qu’Amina Derbaki Sbaï avait, le 8 mars 2007 – époque où elle était alors membre du parti socialiste –, déposé une proposition de « déclaration de révision de l’article 1er de la Constitution, en vue d’y introduire la notion de laïcité politique ». Pareillement, le libéral François Roelants du Vivier (MR) a, le 26 mai 2008, proposé de modifier la Constitution « en vue d’y inscrire le principe de laïcité de l’Etat fédéral ». Ces propositions, qui n’ont jamais abouti, étonnent dans la mesure l’article 1er de la Constitution belge énonce que « la Belgique est un Etat fédéral qui se compose des communautés et des régions », sans référence aucune à la place de la religion. En réalité, il semblerait que cette modification, souhaitée par la socialiste et par le libéral, s’inspire de l’article 1er de la Constitution française, lequel énonce que «  la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ».

Fondamentalement, ces propositions de modification de la Constitution – essentiellement calquées sur l’exemple français – posent problème dans la mesure où le statut des cultes en Belgique diffère fortement de celui qui existe en France. En effet, la Belgique subventionne les ministres des six religions ayant de statut de « culte reconnu » (mais aussi les bâtiments religieux et les cours de religion) – à savoir les cultes catholique, protestant, anglican, israélite, islamique et orthodoxe – ainsi que la laïcité organisée.

De plus, se pose la question de savoir ce que recouvre exactement la notion de « laïcité » ou de « laïcité politique » puisque cette notion, à l’inverse de ce qui prévaut en droit français, ne constitue pas un principe de droit constitutionnel belge. En Belgique, le concept de « laïcité » est utilisé pour qualifier la seule organisation confessionnelle non philosophique à être actuellement reconnue et financée au même titre que les cultes, en vertu de l’article 181, § 2, de la Constitution.

Finalement, si les propositions d’insertion du vocable « laïcité » dans la Constitution belge semblent, pour l’instant, juridiquement bancales au regard de l’art. 181 al. 2, à tout le moins traduisent-elles toute l’actualité des problématiques liées au phénomène religieux : port de signes religieux (voile, burqa,…), cours de religion ou de philosophie dans les écoles, montée en puissance de l’extrémisme, etc.

Stéphanie Wattier, aspirante du F.N.R.S. à l’UCL (Chaire de droit des religions et Centre de recherche sur l’Etat et la Constitution)

Voy. Stéphanie Wattier, « Inscrire le principe de laicïte dans la constitution ne se trompe-t-on pas de débat », la carte blanche au Journal le Soir, 13 janvier 2016



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