Le régime des cultes en Flandres : enjeux et débats

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L’episkopos en tant que contrôleur ou en tant que protecteur

En tant que président du Synode Fédéral[1] des Églises protestantes et évangéliques de Belgique (ci-après : Synode Fédéral), je voudrais faire la lumière sur la question du projet de décret de la Région flamande sur la reconnaissance des communautés religieuses (Décret de reconnaissance)[2], que le gouvernement flamand aimerait voir approuvé à court terme. Cette contribution peut être lue comme une réponse à De l’‘épiscopalisation’ du droit des cultes en Flandre du Professeur Overbeeke, mais peut aussi être lue indépendamment. Je ne parle donc pas en tant que juriste – je ne suis pas juriste – mais en tant qu’expert en expérience, tant dans le régime interne du culte protestant et évangélique que dans les relations de l’Église et de l’État (ou plus largement : entre les convictions et les autorités civiles) en Belgique. En tant que président du Synode Fédéral, je suis également coprésident du Conseil Administratif du Culte Protestant et Évangélique (CACPE) ; le président de l’Église Protestante Unie de Belgique est l’autre coprésident.

Histoire et raison d’être du Synode Fédéral

Le Synode Fédéral a été créé en tant qu’association de coopération volontaire de dénominations protestantes et évangéliques (voir Creemers 2017). Cela s’est passé le 3 janvier 1998 à Anderlecht, à un jet de pierre des bureaux actuels du CACPE et du Synode Fédéral. Certes, cette coopération était due aux pressions du temps, mais on ne peut pas dire pour autant qu’on ne savait pas ce qu’on faisait ou qu’on réunissait des dénominations qui sinon n’auraient jamais travaillé ensemble(cf. Overbeeke 2020: §9). Le Synode Fédéral contient l’étendue de l’Alliance évangélique, mais évidemment sans les églises qui sont dans l’autre branche du CACPE. En bref, le Synode Fédéral est un partenariat volontaire qui cherche à représenter et à défendre les intérêts des dénominations affiliées et du culte protestant et évangélique en général dans la matière complexe de la relation entre l’Église et l’état, et de manière plus générale entre l’Église et la société, là où des dénominations individuelles ne sont pas remarquées par la société. C’est ainsi que, par exemple, la définition de ‘Pasteur’ a également été établie au sein du Synode Fédéral par accord, qui a ensuite été approuvée par le Conseil central du CACPE. Étant donné que cette définition vise principalement le fonctionnement du pasteur, il y a assez de place pour les différentes dénominations pour y ajouter des exigences complémentaires. Le droit de la dénomination n’est donc pas réduit, mais bien harmonisé.

Histoire et raison d’être du CACPE

Le CACPE est actif en tant qu’organe représentatif reconnu (ci-après : organe représentatif) du culte protestant et évangélique depuis 2003 (voir Creemers 2018), constitué de deux ailes : l’Église Protestante Unie de Belgique et le Synode Fédéral. Il est dit du CACPE que ce serait un mariage forcé par le Ministre de la Justice, mais on perd de vue le fait que le CACPE unit des églises qui ont des confessions de foi semblables, qui parfois changent de dénominations et même d’aile au sein du CACPE et qui gèrent conjointement toutes sortes d’organisations pour l’annonce de l’Évangile et l’édification de l’Église. Le CACPE est entre-temps également assez large pour vraiment héberger tout ce qui peut être appelé “protestant et évangélique” et cherche une reconnaissance dans les relations avec les autorités civiles. Il ne faut pas nous reprocher de ne pas être ouverts à certains groupes qui, historiquement, sont issus du protestantisme, mais ont théologiquement formé leur propre groupe sectaire. Je me rends compte que c’est subjectif, mais la grande majorité d’un culte a aussi le droit de se définir, il me semble.

La situation belge

Toute cette construction ne peut être comprise que dans le contexte de la situation belge complexe, avec les relations typiques entre les autorités civiles et les convictions, une « séparation de l’Église et de l’État » très nuancée. Il y a un peu plus de 11 millions d’opinions en Belgique, six cultes reconnus (je ne parle pas ici d’humanisme libéral, qui est parfois mis sur le même pied d’égalité que les cultes et est parfois sur un meilleur pied d’égalité avec les autorités civiles) et quelques milliers de communautés religieuses locales, dont une grande partie reçoit un poste de ministre du culte[3]financé, mais également une grande partie ne l’a pas. C’est ainsi que fonctionne le système belge, avec ces postes financés ; que l’on n’oublie pas que dans d’autres pays, la fiscalité est souvent plus favorable au culte que le système des ministres du culte financés. Nous partons rarement, voire jamais, d’une feuille blanche, mais plutôt d’une situation qui, pour des raisons historiques et à cause des faiblesses humaines, est plus compliquée qu’elle ne semble théoriquement nécessaire.

Besoin d’un organe représentatif fort 

Nous rêvons tous de beaucoup de liberté et d’autorités civiles aimantes qui garantissent la sécurité pour réaliser tous nos souhaits. Malheureusement, la réalité est un peu plus récalcitrante. C’est pourquoi nous devons mettre en place des structures, insister sur les libertés fondamentales et négocier au sujet de ressources limitées. Les libertés fondamentales concernent principalement la liberté de culte, parce qu’à cet égard, elle est obstruée dans trop d’endroits dans le monde, et on ne peut pas limiter cela à une combinaison de liberté d’expression et de liberté d’association. Il s’agit aussi du culte public, du droit de suivre sa conscience au nom de croyances religieuses et du droit d’avoir une revendication de vérité.

Je vois les organes représentatifs comme des défenseurs compétents (et cette compétence pourrait toujours être meilleure) et du culte en tant que tel et des communautés religieuses individuelles, qui sont souvent trop insuffisamment compétentes et démontrent aussi parfois un peu plus d’enthousiasme qu’une évaluation correcte. Les autorités civiles sont, d’autre part, parfois bienveillantes, parfois négatives, et parfois surcompensant, mais en tout cas souvent ignorantes et donc souvent maladroites. Outre la liberté de religion (art. 19 de la Constitution), il y a aussi la liberté d’organisation des cultes (art. 21 de la Constitution), mais dès qu’il n’y a pas de séparation complète de l’Église et de l’État (qui n’existe dans quasi aucun pays), les autorités civiles doivent savoir qui elles ont en face d’elles dans le domaine religieux.

Le CACPE en tant qu’organe représentatif

Le CACPE est un partenariat qui, avec de bons statuts, veut représenter et défendre les dénominations sous la coupole et le culte protestant et évangélique en général dans la question complexe de la relation entre l’Église et l’État. Les églises individuelles et les dénominations ne peuvent réussir que si elles appartiennent par hasard à un créneau socio-économique dans lequel toutes les compétences sont présentes ; alors c’est peut-être une question de solidarité pour s’adresser à un plus grand ensemble. Il s’agit d’un service aux autorités civiles et à la société, mais certainement aussi à la communauté protestante et évangélique dans son ensemble. Non seulement pour le bénéfice des églises avec une reconnaissance régionale, mais pour le bénéfice de toutes les églises qui appartiennent au culte reconnu.

Points de critique sur le projet de décret

Dans sa critique du projet de décret, le Professeur Overbeeke mentionne un certain nombre de points avec lesquels je suis entièrement d’accord.

a       L’idée que « celui qui paie décide aussi » intervient constamment (Overbeeke 2020: §4). Deux problèmes doivent être mentionnés ici. Tout d’abord, d’une certaine manière, cela va à l’encontre de la liberté religieuse : après tout, comment peut-elle être concrétisée s’il n’y a pas aussi des autorités civiles qui la soutiennent (cf. avis du Conseil d’État 68.161/1 §5, du 20 novembre 2020[4]) ? Les libertés fondamentales sont importantes, y compris la liberté de les invoquer pour des raisons religieuses ; il ne suffit pas qu’un décret se réfère à la Constitution et à la CEDH si rien d’autre ne se passe. Deuxièmement, dans la pratique, ce n’est pas le cas que la Région flamande paie beaucoup: pour les églises du Synode Fédéral, le principal soutien provient du salaire du pasteur, versé au niveau fédéral ; la ville ou la commune ne verse qu’une allocation de logement – malheureusement souvent inférieure aux normes – puisque aucun presbytère n’est habituellement mis à disposition (comme le prévoit en effet l’art. 52/1 §1er 3º du décret sur les cultes) ; en théorie, la ville ou la commune prend en charge l’apurement des déficits, mais une église active sans bâtiment monumental aura rarement des déficits. Certes, la Région flamande est l’autorité civile ayant la tutelle des villes et communes.

b       L’établissement de listes de toutes les personnes engagées financièrement par un culte est une question particulièrement dangereuse (Overbeeke 2020: §§12,15). La question de savoir si cela devrait passer ou non par l’organe représentatif est tout simplement une question allant déjà trop loin.

c       Il n’est en effet pas justifié que l’organe représentatif, sans raison, puisse entreprendre une expédition punitive (Overbeeke 2020: §18). Il est vrai que les différentes dénominations se sont unies au sein de l’organe représentatif afin d’atteindre un objectif précis, mais si rien de plus ne doit être démontré, cela pourrait conduire à un grand arbitraire, pas seulement de la part de l’organe représentatif.

Tâches complémentaires d’un organe représentatif

D’autre part, il y a des points où le Professeur Overbeeke se méfie particulièrement d’une « fonction de contrôle de l’organe représentatif, qui prendrait alors de plus en plus la fonction d’un évêque. »

Plus précisément, les tâches suivantes seraient confiées par les autorités civiles à l’organe représentatif ; c’est à mon avis certainement défendable.

a       Par exemple, il est logique que l’organe représentatif contrôle pour les autorités civiles si une communauté religieuse qui cherche à obtenir une reconnaissance régionale (et donc aussi, dans la pratique, une place de pasteur financée par le gouvernement fédéral) a effectivement une certaine taille (cf. Overbeeke 2020: §10). Le projet de décret commet des erreurs dans le domaine sensible des registres des croyants engagés, heureusement il ne le fait pas pour la liste complète des membres de la communauté religieuse. La confirmation par la communauté locale ou par une petite dénomination a moins de valeur que la confirmation par l’organe représentatif, qui est en contact avec la Région flamande avec une certaine fréquence. Ce faisant, l’organe représentatif devra se pencher sur l’appartenance religieuse des personnes, ce qui est en effet une matière sensible, mais qui par définition est inévitable pour un culte.

b       Il est également logique que le gouvernement souhaite que l’organe représentatif veille à ce que le ministre du culte déclaré soit quelqu’un qui peut effectivement agir en tant que tel (cf. Overbeeke 2020: §11). Là, l’organe représentatif sera plus à même d’évaluer le cas que le gouvernement, qui, selon moi, serait la seule alternative. Le terme correct qui devrait être utilisé à cette fin dans le décret peut être discuté de manière encore plus en détail : « confirmer de répondre aux critères du culte » au lieu de « approuver » ? Au sein du CACPE c’est déjà le cas qu’on fait confiance aux dénominations[5] et/ou (en fonction de la dénomination) de l’église, mais une enquête sera quand même faite s’il y a de mauvaises rumeurs, qui ne parviendront jamais aux oreilles des autorités civiles. Est-ce cela le contrôle ? Ou est-ce la protection de l’ensemble du culte (et donc de la société – après tout, le culte appartient à la société) ?

c       Il est également logique que l’organe représentatif fournit ici des services administratifs de soutien et d’assistance. Après tout, c’est à ce niveau-là que se trouve l’expérience et la possibilité d’accompagnement. Soit dit en passant, personne n’est obligé de s’inscrire à un poste pour lequel un extrait du casier judiciaire « modèle 2 » est demandé (cf. Overbeeke 2020: §12).

d       Il peut sembler étrange que l’organe représentatif d’un culte non hiérarchique constitue le premier Conseil d’administration (cf. Overbeeke 2020: §14). Il serait plus pratique que le propre Conseil d’administration organise les élections, mais bien sûr ce n’est pas possible. Que reste-t-il ? Le gouvernement lui-même ? Ou quand même un organe représentatif qui prend en compte les coutumes de la dénomination et de l’église ? Le CACPE n’est pas une dénomination qui agit pour toutes les autres dénominations (heureusement, ce temps est révolu).

e       Ma première réaction à l’article sur le registre des dons a été : que dois-je en faire en tant qu’organe représentatif (cf. Overbeeke 2020: §15) ? Puis j’ai réalisé : si le gouvernement travaille là-dessus, alors l’organe représentatif doit également être au courant : après tout, l’organe représentatif est (plus) capable de défendre les intérêts de l’église et du culte protestant et évangélique. Cela serait encore mieux si ce registre des dons serait complétement éliminé. Il s’agit d’une atteinte trop grande à la vie privée et il existe d’autres moyens de retracer les financements dangereux provenant de l’extérieur de l’Europe.

f        Enfin, quelques ajustements au cours de l’histoire d’une église (cf. Overbeeke 2020: §§16-17). Fusion, déménagement, changement de nom sont organisés dans le projet de décret de manière que chaque culte puisse superviser la question aussi bien que possible. Sans accompagnement, il y a trop de risques que l’affaire parte en vrille. La clarté formelle est importante, et un certain nombre d’églises ne savent pas vraiment ce qu’elles veulent réellement. Que l’organe représentatif d’un culte non hiérarchique soit une boîte aux lettres, mais une boîte aux lettres d’accompagnement malgré tout.

Le gouvernement flamand veut donc donner des tâches supplémentaires aux organes représentatifs et ils sont bien placés pour cela ; ils sont aussi plus proches des églises que les autorités civiles. Il est alors très particulier que le gouvernement flamand dispose de trois millions d’euros pour une instance de contrôle, mais ne fournit pas de fonds supplémentaires pour que les églises et l’organe représentatif puissent mieux faire leur travail. Le gouvernement a bien entendu conscience qu’on travaille avec des bénévoles au niveau local, mais cela s’arrête à cette prise de conscience ; il n’y a rien en retour, bien que l’organe représentatif serait parfaitement adapté pour donner plus de soutien au niveau régional et pourrait décharger des bénévoles de beaucoup de travail, au lieu de seulement vérifier par la suite si tout est dans la bonne boîte.

L’organe représentatif en tant que protecteur, et non en tant que contrôleur

Il est donc bien s’il y a un ἐπίσκοπος epískopos pour l’ensemble de la communauté protestante et évangélique, et non pas dans le sens d’un contrôleur collaborant, mais comme Hector avec Homère (Ω 729), qui a été loué comme un défenseur et protecteur de Troie (Mazon 1938: 166). Et nous savons tous comment Troie a fini une fois Hector parti. Bien que : Énée s’est échappé et ainsi l’histoire continua quand même…

Dr Geert W. Lorein
président du Synode Fédéral des Églises protestantes et évangéliques de Belgique,
coprésident du Conseil Administratif du Culte Protestant et Évangélique.

 

Bibliographie

J. Creemers, All Together in One Synod ? The Genesis of the Federal Synod of Protestant and Evangelical Churches in Belgium (1985-1998), in: Trajecta XXVI/2 (2017), pp. 275-302

Id., Protestanten verenigd voor of door de staat? Onderhandelingen over de afbakening van een erkende eredienst in België (1999-2002), in: Tijdschrift voor Religie, Recht en Beleid IX/2 (2018), pp. 5-18

P. Mazon, Homère. Iliade IV (CUF … Budé), Paris (Les Belles Lettres) 1938

A. Overbeeke, De l’‘épiscopalisation’ du droit des cultes en Flandre. Le statut des représentants des cultes reconnus dans l’avant-projet de décret flamand sur la reconnaissance et la surveillance des communautés cultuelles locales, in: Commentaires de la Chaire de droit de Religions de l’UCLouvain, 2020/6 (http://belgianlawreligion.unblog.fr/?p=1445)


[1] Toutefois, pas au nom du Synode Fédéral.

[2] « Voorontwerp van decreet tot regeling van de erkenning van en het toezicht op lokale geloofsgemeenschappen en tot wijziging van het decreet van 7 mei 2004 betreffende de materiële organisatie en werking van de erkende erediensten » ou en bref « Erkenningsdecreet ».

[3] Curé, pasteur, rabbin, imam.

[4] Comment le Conseil d’État a-t-il pu choisir une meilleure date pour rendre cet avis sur la liberté de l’enseignement…

[5] Souvent, les différentes branches principales du christianisme sont appelées « dénominations », mais au sein du culte protestant et évangélique, « dénomination » indique un groupe d’églises qui ont une histoire commune et qui partagent les mêmes accents théologiques, culturels et pratiques.

 

Pour citation : LOREIN, G., « Le régime des cultes en Flandres : enjeux et débats : L’episkopos en tant que contrôleur ou en tant que protecteur », Commentaires de la Chaire Droit & Religions (UCLouvain), n°2021/4, http://belgianlawreligion.unblog.fr

Minorités religieuses et bien-être animal

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Comment faire progresser la protection du bien-être animal tout en prenant au sérieux les garanties constitutionnelles relatives à l’autonomie des cultes et à la liberté de religion, en particulier pour les croyances minoritaires ? Un vaste débat s’est relancé en Belgique faisant de l’abattage rituel un point apparemment prioritaire sur d’autres dossiers davantage liés à des usages majoritaires comme la chasse, ou l’élevage industriel. Quels équilibres  trouver ? Comment les construire en dialogue avec les parties prenantes ? Par des accompagnements mutuels ou par des interdictions formelles ? L’Etat peut-il prendre des normes qui favorisent l’Islam sur le Judaïsme ? Un débat  compliqué qui s’est amorcé depuis 2015 devant les parlements wallon et flamand et qui est aujourd’hui pendant devant la Cour constitutionnelle, après une réponse préjudicielle de la Cour de Justice de l’Union européenne qui laisse la Belgique seule devant ses choix, et devant sa Constitution. On y reviendra le moment venu.

Nous avons demandé à deux membres associés de la Chaire Droit & Religions de l’UCLouvain de contribuer à ce débat : tout d’abord, le Dr Ayang Utriza Yakin, par ailleurs chargé de cours inv. à l’Université de Gand, évoque un des éléments qui a été au coeur des débats : la légitimité de l’étourdissement préalable et réversible de l’animal, au regard  des usages internes au droit islamique. La Dr Stéphanie Wattier, chargée de cours à l’Université de Namur, reviendra dans un commentaire ultérieur, sur les positions adoptées par la Cour de Justice de l’Union européenne. (LLChristians)

L’abattage rituel avec étourdissement réversible:
est-il interdit dans l’Islam ?

Dr Ayang Utriza Yakin
Chercheur associé à la Chaire de droits des religions de l’institut de recherche RSCS, UCLouvain

Suite à l’arrêt de la cour de justice de l’Union européenne (CJUE) sur l’Affaire C-336/19 pour répondre la demande de décision préjudicielle formée par la Cour constitutionnelle belge, la CJUE a vu que l’obligation d’étourdir des animaux pour l’abattage rituel posée par les deux décrets de la Région flamande et wallonne, répond à l’objectif principal du bien-être animal poursuivi par le règlement no. 1099/2009 en vue de la protection des animaux au moment de leur mise à mort (art. 4, pr. 1). Par conséquent, l’abattage rituel en Belgique doit obligatoirement passer par l’étourdissement réversible n’entrainant pas la mort de l’animal parce que la dérogation pour l’abattage rituel sans étourdissement (art. 4, pr. 4) n’est plus valable.

L’arrêt de la CJUE implique directement la communauté juive et musulmane belge, mais ce commentaire va discuter la conséquence de cet arrête, seulement d’un perspective islamique, pour répondre à deux questions répandues au sein de la communauté musulmane belge si l’étourdissement réversible avant l’abattage est autorisé dans l’Islam et si la viande issue de cet abattage est licite à consommer.

L’abattage avec l’étourdissement est un nouveau développement modern du 20 siècle. On ne trouve pas ni sa discussion ni sa pratique avant l’époque moderne dans l’histoire de la société musulmane et la normativité et doctrine islamique (fiqh). En conséquence, les savants et juristes musulmans et les pays musulmans ont étudié ce nouveau méthode de l’abattage. On trouve que l’opinion des savants musulmans et des conseils des oulémas des pays musulmans sur l’étourdissement réversible avant l’abattage est divisée en deux camps entre l’interdiction et l’autorisation.

The European Council for Fatwa and Research (EFCR) sous la direction de Sheikh Yusuf a-Qaradawi a publié un avis juridique (fatwa) et prononcé, en 2013 à Sarajevo, que les animaux (en l’occurrence les ruminants et les volailles) ne doivent pas mise à mort par l’étourdissement (voir ce fatwa https://www.e-cfr.org/en/2020/06/23/the-23rd-ordinary-session-of-the-european-council-for-fatwa-and-research/). Malheureusement, on ne sait pas quel type d’étourdissement est interdite dans cet avis juridique islamique et donc on ne sait pas non plus si l’interdiction est pour tous les étourdissements y compris l’étourdissement avant l’abattage ou pas.

Muhammad Taqi Usmani (un grand savant Islam-sunnite pakistanais, né en 1943) a expliqué, dans son ouvrage en Urdu traduit en anglais ‘Legal Rulings on Slaughtered Animals’ (Karachi: Maktaba-e-Darul-Uloom, 1426-2005, pp. 84-87), qu’il y a plusieurs méthodes d’étourdissement auxquelles lui-même a assisté aux États-Unis: avec un pistolet à verrou captif, avec du gaz, et avec un choc électrique. D’après l’explication des vétérinaires et des scientifiques, cet étourdissement permet dde réduire la douleur des ruminants et volailles lors de la mise à mort et il sert seulement à faire perdre la conscience des animaux. Par contre, Sheikh Taqi Usmani n’en est pas convaincu : il a assisté lui-même à des abattage avec étourdissement à Détroit aux États-Unis. Il rapporte que ces animaux semblent déjà morts et doute que l’étourdissement n’en soit pas la cause. En conséquence, l’avis qu’il a rendu est que cette pratique est sans aucun doute interdite si l’étourdissement entraine la mort. Il en résulte que la consommation de la viande issue d’un tel abattage avec étourdissement est interdit. Si en revanche, l’étourdissement avant l’abattage n’entraine pas la mort, ce savant de l’Islam estime que, ‘as long as there remains doubt in this method, the safest thing to do is to avoid using it’ et donc selon Sheikh Taqi Usmani, l’étourdissement est interdit par mesure de précaution. Il a aussi fait l’allusion à la communauté juive qui a interdit l’étourdissement et estime que les musulmans doivent eux-aussi éviter à tout prix des choses douteuses.

Contrairement à ce premier groupe, on trouve toutefois davantage de savants et de juristes musulmans et de conseils des oulémas des pays à majorité musulmane qui ont autorisé de mettre à mort des animaux et des volailles avec un étourdissement préalable qui n’entraine pas la mort.

 Sheikh Wahbah Musthafa al-Zuhayli (un grand savant Islam-sunnite syrien, 1932-2015) dans son ouvrage ‘al-Fiqh al-Islâmiyy wa Adillatuhu’ (Damas: Dâr al-Fikr, 1405/1985, 2e édition, vol. 3, p. 688) a écrit que :

لا مانع من استخدام وسائل تضعف من مقاومة الحيوان، دون تعذيب له، وبناء عليه: يحل في الإسلام استعمال طرق التخدير المستحدثة غير المميتة قبل الذبح.

« Il n’y a aucune objection à utiliser des méthodes qui affaiblissent la résistance de l’animal, sans le torturer, et en conséquence: il est permis (halâl) en Islam d’utiliser de nouvelles méthodes d’étourdissement n’entrainant pas la mort avant l’abattage. »

Cet étourdissement est permis (halal), par exemple avec un courant électrique pour affaiblir des animaux/volailes, avant l’abattage, mais à une seule condition, selon Syaikh al-Zuhayli: al-hayât al-tabî’iyyat ou hayât mustaqarrat (l’existence de vie normale), à savoir que les animaux doivent être vivants, après l’étourdissement, au moment de la mise à mort.

Sheikh Abdullah Ibn Baz (un grand savant Islam-sunnite saoudien, 1912-1999) a émis comme avis juridique que l’étourdissement réversible avant l’abattage est permis. Il a estimé que:

التخدير لا يضر إذا ذبحها وهي حية فلا بأس …. أما كونه يخدرها بشي يجعلها ميسرة الذبح للذابح لا تؤذيه ولكنه يذبحها قبل موتها وهي حية بلا شك فلا بأس.

L’étourdissement qui ne fait pas de mal lors de l’abattage d’un animal de son vivant, alors il n’y a rien de mal à cela…. Quant au fait qu’un sacrificateur étourdisse avec quelque chose qui lui rend facile à abattre pour un sacrificateur et que l’étourdissement ne lui fait pas de mal, et il abat un animal avant sa mort alors qu’il est sans aucun doute en vie, il n’y a rien de mal à cela. (voir ce fatwa sur https://binbaz.org.sa/fatwas/28507)

Le Dâr al-Iftâ d’Égypte a publié une fatwa sous la présidence de Sheikh Ahmad al-Tayyib (né en 1946) et on lit dans le registre n°1592/2002 que :

إذا كان العقار المخدر للحيوان قبل ذبحه لا يؤدي إلى موته بحيث لو ترك دون ذبح عاد إلى حياته الطبيعية، جاز استخدامه لإضعاف مقاومة الحيوان حال ذبحه فقط

« Si l’étourdissement administré à l’animal avant son abattage n’entraîne pas sa mort, de sorte que s’il est laissé sans abattage, il retrouve sa vie normale, il est alors permis de l’utiliser pour affaiblir la résistance de l’animal lors de sa mise à mort. » (voir ce fatwa sur http://www.fatawa.com/view/14171)

Sheikh Mustafa Ali Yaqub (un grand savant Islam-sunnite indonésien, 1952-2016) dans son ouvrage « Halal Haram untuk Pangan, Obat dan Kosmetika menurut Al-Quran dan Hadis (ou les critères de licité et de l’illicité pour l’alimentation, la médecine, et les cosmétiques selon le Coran et le Hadith) » (Jakarta: Pustaka Firdaus, 2009) a également estimé  que l’étourdissement réversible avant l’abattage est permis. Le conseil des oulémas indonésiens (MUI) dans son avis juridique n° 12/2009 a déclaré que l’étourdissement réversible avant l’abattage est autorisé. La fatwa énonce que:

« Pemingsanan untuk mempermudah proses penyembelihan hewan, hukumnya boleh dengan syarat : 1.) hanya menyebabkan pingsan sementara, tidak menyebabkan kematian, dan tidak menyebabkan cedera permanen, 2.) bertujuan untuk mempermudah penyembelihan, 3.) pelaksanaannya sebagai bentuk ihsan, bukan untuk menyiksa hewan, 4.) peralatan pemingsanan harus mampu terwujudnnya syarat a, b, c dan tidak digunakan antar hewan halal dan haram, 5.) pelaksanaan ketentuan pemingsanan, pemilihan jenis, dan teknis pelsaksanaanya harus di bawah pengawasan ahli…  »

« L’étourdissement est permissible pour faciliter le processus d’abattages des animaux à condition que: 1.) l’étourdissement ne provoque que des évanouissements temporaires, ne cause pas la mort et ne cause pas de blessures permanentes, 2.) l’étourdissement vise à rendre facilement l’abattage, 3.) l’étourdissement est une forme d’ihsan (le bien-être) et n’est pas pour torturer des animaux, 4.) l’équipement d’étourdissement doit remplir les conditions a, b, c et doit uniquement être utilisé pour étourdir les animaux halal, 5.) la mise en application des disposition d’étourdissement, la sélection du type et la mise en œuvre technique d’étourdissement doivent être placées sous la supervision des experts… »

Dans la même veine, le conseil des oulémas singapouriens (MUIS) a énoncé que « if stunning is required, ample care and supervision must be conducted to ensure that the animal does not experience permanent shock, death and/or permanent injury. » (voir MUIS-HC-S001, 2007, B.4.1. lettre h.)

Le département du développement des affaires islamiques de la Malaisie (JAKIM) est entré dans de nombreux détails concernant l’application en pratique de l’avis juridique des oulémas malaisiens quant à l’autorisation de l’étourdissement préalable réversible : “Stunning is not recommended. However, if stunning is to be carried out the conditions specified in Annex A shall be complied” (voir MS-1500: 2009, 3.5.2.3). Le standard halal malaisien a bien précisé que l’usage de l’étourdissement, par exemple, par le biais de choc électrique pour des volailles est autorisé uniquement en utilisant un « étourdissement à bain d’eau ou water bath stunner » (par exemple: un poulet pour un poids de 2,40-2,70 kg, doit être entre 0,20-0,60 ampère, sous une tension de 2,50-10,50, pendant 3,00-5,00 secondes). Le type d’étourdissement utilisé pour l’abattage d’animaux (ruminants) doit être du type « étourdissement de tête seulement » où les deux électrodes sont placées sur la région de la tête (par exemple, le buffle doit être sous une tension de 2,50-3,50 ampères, pendant 3 à 4 secondes). L’autre moyen d’étourdir des gros ruminants (seulement pour des bovins) est l’étourdissement à percussion pneumatique. Le standard halal malaisien a prévu, par exemple, que la pression d’air qui alimente l’outil de l’étourdissement ne doit pas dépasser 225 psi et doit être maintenue au minimum requis pour étourdir l’animal.

L’organisation de la conférence islamique (OCI) a aussi autorisé l’étourdissement réversible avant l’abattage sous certaines conditions. Selon le standard halal du SMIIC (The Standards and Metrology Institute for Islamic Countries) de l’Organisation de la conférence Islamique (OCI) toute forme d’étourdissement et de commotion cérébrale (perte de conscience) est interdite. Toutefois, lorsque l’utilisation d’un choc électrique devient nécessaire (par exemple pour calmer l’animal ou résister à la violence), la valeur autorisée et la valeur du courant électrique pour l’étourdissement doivent être conformes à l’annexe A de la présente norme (par exemple, pour le poulet, la valeur doit être d’environ 0,25-0,50 ampère en 3,00-5,00 secondes ou pour la vache, de 2,00-300 ampères en 2,50-3,50 secondes). L’étourdissement des volailles est interdit. Toutefois, si cela s’avère nécessaire et opportun, certaines conditions doivent être remplies: les volailles doivent être vivantes et dans un état stable pendant et après l’étourdissement et au moment de l’abattage. L’intensité et la durée du choc électrique, s’il est utilisé, doivent être conformes aux spécifications de l’annexe A (voir n° OIC/SMIIC 1: 2011, chapitre 5, sous-chapitre 5.2 sur règlementation sur l’abattage, art. 5.2.5 sur l’étourdissement).

Le standard halal des Émirats Arabes Unis s’aligne sur le standard des pays du Golfe et a également autorisé l’étourdissement réversible avant l’abattage sous plusieurs conditions. Ce standard précise qu’il est préférable d’éviter toute forme d’étourdissement ou de perte de conscience chez les animaux, mais s’il est nécessaire de les utiliser pour empêcher les mouvements des animaux ou dans le but de réduire la sensation de douleur de l’animal pendant l’abattage, les méthodes contrôlées peuvent être utilisées dans le cadre d’exigences et de conditions limitées si elles sont adoptées d’une manière qui ne peut être manipulée, compte tenu de la nécessité de vérifier le processus d’abattage et la méthode d’étourdissement utilisée en respectant les exigences suivantes, pour autant que: l’utilisation de l’une de ces méthodes n’entraîne pas la mort de l’animal, l’arrêt du cœur ou la réduction de la saignée pendant l’abattage, et que la méthode utilisée soit compatissante et humaine, de sorte qu’elle n’entraîne pas de souffrance ou de torture accrue pour l’animal, et étant donné que l’animal reste en vie après avoir perdu conscience et avant l’abattage (voir UAE/GSO 993, 2015/2020, art. 4.5 & art. 4.6).

Enfin, la norme halal marocaine a édicté que l’utilisation de l’étourdissement électrique et/ou mécanique comme moyen d’abattage est interdite. Toutefois, cette utilisation est permise pour faciliter l’abattage selon la Charia Islamique à condition que l’étourdissement ne cause pas la mort de l’animal (voir NM 08.0.800/2012 “Aliments Halal- Exigences” par IMANOR 2012, art. 5.2.5.).

Au vu de positions de ce second groupe, il semble clair que l’étourdissement réversible avant l’abattage peut être tenu pour permis dans l’Islam sous certaines conditions et que la viande issue de cette pratique d’abattage moderne est licite (halal) tout en respectant le bien-être des animaux. Les musulmans belges, peuvent donc s’approvisionner de viandes halal venant des pays avoisinants ou des abattoirs belges qui pratiquent l’abattage islamique avec étourdissement réversible.

 

Dr Ayang Utriza Yakin
Chercheur associé à la Chaire de droits des religions de l’institut de recherche RSCS, UCLouvain
Dernier ouvrage sous presse : A.U. YAKIN et L.-L. CHRISTIANS (eds.), Rethinking Halal. Genealogy, Current Trends, and New interprétations, Coll. Muslim Minorities, 37, Brill, 2021, 330 pp.

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